Il n’y a pas de drame
par David Bélanger
Simon Brousseau, Foule monstre, Montréal, Héliotrope, 2025, 225 p.
Neuf ans après Synapses, Simon Brousseau fait retour avec sa forme particulière, inventive et déstabilisante : il nous livre une nouvelle suite de microrécits d’environ une page, sans titre ni forte continuité narrative, des récits aux personnages forcément minimalistes, tenant davantage de la rigueur de la syntaxe que des débordements de l’épopée. Foule monstre apparaîtrait ainsi comme une prise deux, et je me trouverais en triste position critique, celle de reprendre ce que j’en disais déjà dans ces pages (no 137, printemps 2019) ou ce qu’il en disait lui-même dans l’entretien qu’il m’avait accordé (no 140, hiver 2020). Aussi dois-je déjà souligner que le nouveau livre de Brousseau ne se contente pas de répéter ou de prolonger, il n’adopte qu’une forme semblable – empruntée notamment aux brèves de Félix Fénéon – qu’il tresse autour d’un ton nouveau, de thèmes distincts, aussi, qui finissent par se révéler de trame en trame, de la découverte des constats de l’enfance à la militance déçue.
C’est sans doute par ce dernier thème qu’on voit le mieux les écarts orchestrés par l’écriture de Brousseau depuis sa première publication. Là où Synapses adoptait une écriture du balancement, passant de A, une situation initiale curieuse, intrigante, gonflée d’espoirs, à B, une révélation souvent sous forme d’inversion ironique, reprise de l’eiron grec qui permettait de dynamiser chaque microrécit, dans Foule monstre, on reste plutôt sur une ligne droite, les trames coulent placidement sans retournement sinon à la faveur de constats ou de commentaires généraux. Ainsi du récit d’Anne, dont l’activisme « embarrasse les membres de sa famille » (91); très vite, on comprend que cet activisme s’imbrique à une position antivaccin durant la pandémie – on détourne notre attente, on déplace le personnage dans notre jugement –, puis le narrateur officie quelques écarts pour se désolidariser d’Anne – « Persuadée de la noblesse de sa cause, elle a milité pour un parti politique qui a le courage de proposer l’abolition de Radio-Canada, de l’aide sociale et de la discrimination positive. » Ces écarts, on le voit, restent limités : elle est « persuadée », note le narrateur, renvoyant à sa subjectivité l’inclinaison politique qui est la sienne. Or, dès ce constat qui se trouve au début du fragment, le texte ne se renverse plus, et il se poursuit dans la description de sa militance assumée, et à la fin l’espoir pour sa cause semble possible : « Sur les lignes ouvertes, plusieurs personnes ont vanté son courage et son franc-parler, signe que l’éveil commence. » (92) L’eiron ici n’a aucune place et le jeu se déroule sur le terrain de l’énonciation, dans la mesure où, d’Anne embarrassée par sa famille – elle est d’abord perçue par autrui – à Anne persuadée de la justesse de sa cause – elle est alors perçue par elle-même –, elle remporte à la fin la reconnaissance d’autrui pour son courage et son franc-parler, mais plus encore, de façon indécidable peut-être, la reconnaissance narrative : c’est un signe que l’éveil commence, dit-on, ce constat ne s’attachant clairement à aucune focalisation, ni les badauds des lignes ouvertes ni les constats de la protagoniste ne justifiant cette remarque finale.
Cette attention un peu méticuleuse accordée à un seul fragment permet de mieux présenter la manière constituant Foule monstre; mieux en tout cas qu’une description générale. Car le livre, il faut bien le dire, comme une foule, échappe au contrôle, à l’unité, ça fuit de partout, de portrait en portrait; certains s’ancrent un peu plus longtemps dans l’esprit, mais en général, par la banalité travaillée dans chacun des passages, ils s’écoulent, indistincts les uns des autres. C’est cela aussi qui fait la différence d’avec Synapses : le parti pris antidramatique, radical ici, étonne de fragment en fragment. Ce ne serait donc que cela? Une fille du secondaire s’insurge face à l’expulsion d’un camarade, elle manifeste contre la censure que cela signifie, mais elle s’étonne, des années plus tard, de ne pas retrouver de trace de cette manifestation qui avait réuni les gens de son école et d’autres écoles de la ville de Québec, se souvenait-elle : voilà résumé un autre récit. Le passage du temps, la mémoire qui vacille, la manière qu’on a de se raconter et de s’élever au regard des autres, mais c’est tout, la ligne narrative avance à l’orée de quelque choc, de quelque transformation, sauf que non. Dans un autre fragment, une étudiante se fait prendre à tricher à un examen, ayant reproduit ses notes dans un dictionnaire. Le professeur ne fait que lui soustraire le livre de référence et elle termine de peine et de misère l’évaluation. Elle passe s’excuser, au terme, mais « elle n’avait pas à s’excuser », rétorque l’enseignant : « c’est à toi, désormais, de vivre avec la conscience d’avoir triché » (151). Par le passé, j’ai souvent lu les textes de Brousseau comme des maximes, celles pratiquées par La Rochefoucauld : il énonçait une évidence qu’il inversait, dans une écriture chiasmatique que je retrouvais du point de vue narratif dans Synapses. Ici, il y a beaucoup d’énoncés moraux qui découlent de situations, mais ceux-ci ne procèdent pas vraiment de révélations, de ce qui se tapit derrière les apparences; les morales elles-mêmes apparaissent assez simples, quasiment niaises parfois, truffées de bons sentiments. Pourtant, tout cela est conçu de telle manière que ces morceaux forcent l’intérêt, forcent l’amusement et l’étonnement, comme si Brousseau transgressait par surcroît de simplicité une règle de la littérature. Au bout de la lecture, j’étais séduit et étonné de l’être, sorti de la foule monstre sans avoir été agressé par la douce médiocrité commune.
David Bélanger