Solitudes et autres cruautés

Francine Noël, Choisis-moi
Montréal, Boréal, 2025, 141 p.

      Tous les individus qui lisent régulièrement des recueils de nouvelles le savent, il en existe de très homogènes et d’autres très hétérogènes. C’est une question de ton, parfois d’unité thématique. Le dernier livre de Francine Noël, Choisis-moi – son premier recueil de nouvelles, à ma connaissance –, parvient à naviguer entre ces deux courants. D’une part, il est très éclaté, alternant les nouvelles très brèves (parfois quelques lignes) et d’autres beaucoup plus longues, certaines atteignant une vingtaine de pages dans des styles variés. D’autre part, deux fils conducteurs permettent de relier les nouvelles longues entre elles. Il y en a trois (« Marcher seul », « Point aveugle » et « Catherine » – auxquelles on peut ajouter un texte plus court, « Conversion ») qui s’intéressent aux difficultés vécues par des itinérants au cœur de la ville, où certaines figures reviennent dans l’univers montréalais contemporain. Trois autres (« Les amours de sœur Clément », « Les tourments d’Aurélie », « Mademoiselle D’Amours ») révèlent la touchante histoire d’une jeune fille qui entre en religion au lendemain de la Deuxième Guerre pour être envoyée à l’Hôpital de la Miséricorde, où elle s’occupera notamment des filles-mères.

      La progression de cette histoire est subtile : on lit bien entre les lignes que la jeune Aurélie ne se trouve pas à sa place en vivant toutes les contraintes qu’elle doit subir. Le contexte de l’époque l’empêchera de faire ce qu’elle devrait faire : laisser son église. C’est aussi l’histoire d’une grande solitude, pour elle, mais aussi pour beaucoup de celles qui l’entourent – au premier chef ces jeunes filles enceintes laissées à elles-mêmes et entourées de religieuses qui les méprisent souvent. Une solitude marquée qu’il me semble superflu de préciser (« […] depuis la fin du noviciat […] elle s’est souvent sentie seule » [121]). Ce qui m’apparaît comme une explication inutilement appuyée est un procédé auquel l’autrice recourt particulièrement dans le triptyque sur l’itinérance. Les trois textes présentés sous forme de fragments, sensibles comme dans le cas des narrations sur sœur Clément, insistent sur le passé des personnages, les souvenirs parfois acrimonieux ou nostalgiques concernant la famille, ce qui en vient parfois à psychologiser à outrance des personnages dont la réalité, un quotidien difficile (pour le moins), s’émousse à force d’explications.

      Les textes les plus forts et les plus originaux, au bout du compte, sont surtout les plus courts. Parfois, il s’agit de vignettes qui énoncent avec humour, de biais, le portrait d’un individu : « Le grand voyageur » nous fait effectivement voyager, comiquement à partir de chambres d’hôtel, puis une excellente chute nous ramène à Montréal. « Métamorphoses », autre texte de quelques lignes, présente à partir de l’époque de la COVID quelques exemples de changements de vie avec une finale franchement hilarante. « Ça » offre en moins de dix lignes une histoire glauque où il existe suffisamment d’informations pour laisser notre esprit multiplier les cauchemars. Le titre « Les malards » déplace le sujet : on ne fait qu’effleurer le motif des canards, mais c’est suffisant pour aborder de manière poignante ce qui se trouve au cœur de la nouvelle.

      Puis certains de ces courts textes se présentent sous forme de liste, comme l’épatant « Coupures et autres altérations irrémédiables », qui propose la constitution d’une sorte de créature frankensteinienne à partir à la fois de parties de corps liées à l’histoire culturelle (« L’oreille de Vincent Van Gogh », « Le bras droit de Blaise Cendrars ») ou à l’histoire événementielle, pas toujours liée à l’actualité (« La peau de Carmen Quintana », mais aussi « L’estomac des fillettes de Mauritanie gavées de lait pour leur mariage »). Au bout du compte, on a droit à la création d’une sorte de monstre associé à des malheurs intimes ou collectifs donnant un portrait plutôt morbide de l’humanité, en à peine une page et demie.

      Choisis-moi apparaît ainsi comme une œuvre relativement mineure dans l’œuvre de Francine Noël, mais non dénuée de charme et d’originalité.

Jean-François Chassay

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