L’œuvre de lecture est discrète
Gilles Pellerin, i bémol, Longueuil, L’instant même, 2026, 245 p.
Si mettre un bémol consiste à atténuer, à nuancer, à modaliser, Gilles Pellerin nous offre, dès le titre de son nouveau recueil, non seulement une piste de lecture pour aborder son œuvre, mais aussi une définition de l’art de la nouvelle, tel qu’il pratique ce genre qu’on a parfois qualifié de mineur. Les nouvelles d’i bémol poursuivent une démarche réflexive entamée dans (au moins) deux des précédents recueils de Pellerin : ï (i tréma) et i2 (i carré). Dans chaque cas, la caractérisation de la voyelle, en minuscule, pourrait désigner l’un des axes d’une réflexion personnelle, à la fois thématique et formelle, sur les modes d’expression de l’individualité. Le présent ouvrage, composé de soixante-seize courtes nouvelles, s’engage dans les méandres d’une méditation sur le temps qui passe, sur les paradoxes ironiques du quotidien, sur l’inéluctable conclusion de toute chose.
Le jeu formel mis en évidence dans la nouvelle intitulée « Boustrophédon » offre peut-être une balise pour cerner le projet qui définit la structure d’ensemble du recueil. En effet, ce terme a pour origine le trajet parcouru pour marquer les sillons dans un champ. Par analogie, le boustrophédon désigne ainsi un mode d’écriture dont les lignes se lisent en alternance de gauche à droite, puis de droite à gauche. Or, il s’agit bien d’une clé pour comprendre l’ensemble des récits, car Pellerin tour à tour évoque des moments d’un passé plus ou moins récent, puis observe lucidement ce que le futur garde en réserve. Ses nouvelles proposent ainsi, dans une alternance régulière, des portraits doucement ironiques de personnages hauts en couleur de son passé et des échos en mode mineur du motif de notre fin inéluctable. Le narrateur de l’ultime nouvelle reformule cette idée lorsqu’il affirme avoir « vu la Mort au loin, droit devant, sans savoir si elle venait à ma rencontre ou si elle s’éloignait » (245).
Il s’avère difficile, et peut-être superflu, de braquer l’attention sur quelques nouvelles dans l’ensemble du recueil, dans la mesure où l’unité dans le ton et le propos le caractérise. Ces variations sur quelques thèmes existentiels offrent un tour d’horizon des motifs et des enjeux de l’art de la nouvelle, tel que Pellerin la pratique. Et c’est peut-être ainsi que s’éprouve « le plein plaisir de lire » (98).