La transition et le réalisme
Rémi-Julien Savard, Souffler un peu, Montréal, Boréal, 2026, 192 pages.
Il me semble manifeste, à lire le premier recueil de nouvelles de Rémi-Julien Savard – récemment devenu membre du collectif d’XYZ et nouvelliste de talent ayant, par ailleurs, maintes fois publié dans nos pages – que pour atteindre quelque degré de réalisme littéraire, il faut décrire une époque de transition. Cette formule imite imparfaitement celle d’un critique poussiéreux, hongrois de surcroît, et communiste, ce qui n’arrange rien : Georg Lukács, qui écrivait que toute grande époque est une époque de transition et que, mutatis mutandis, c’est à la grande époque qu’on doit le grand réalisme. Lukács avait en tête les année 1820 racontées par Balzac, quand la Restauration et les vestiges d’un ordre aristocratique laissaient place à la bourgeoisie et à sa façon comptable de lire le monde. Rémi-Julien Savard nous raconte plutôt le Québec d’aujourd’hui; je devrais même préciser la Québec d’aujourd’hui, car c’est dans cette ville qu’habitent l’ensemble de ses personnages.
Sommes-nous dans une époque de transition, en cet étonnant XXIe siècle ? Je n’ai pas la place ici pour le démontrer; je ne peux que me pencher sérieusement sur ce qui transite dans Souffler un peu, sur ce que l’écriture de Rémi-Julien Savard fait passer d’un état à l’autre. Il ne s’agit jamais seulement d’une transformation individuelle, d’une simple ligne d’évolution des personnages, mais toujours d’une sorte de mutation qui s’effectue sur le plan collectif et qui porte la trace d’une classe, pour parler comme dans le temps et me vautrer à mon tour dans la poussière.
Cette classe, on la retrouve dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, centrale à cet égard. Le narrateur, tiré d’un long chômage en attendant que revienne la neige, qu’il a le métier de souffler, se rend chez une amie de sa femme et chez le nouveau conjoint de celle-ci, psychologue de son état. Toute la tension du souper, magnifique à plusieurs égards, tient à la gêne qui sépare les sujets issus de classes sociales différentes, mais aussi à ce qui permet de la traverser, cette gêne mutuelle, cette incompréhension des codes de l’autre, cette peur de mal paraître. Le dialogue devient possible - comme rêvé, quasiment idéal-, et il permet qu’on se rencontre à mi-chemin : le psychologue, bègue; le narrateur, incontinent de la parole trouvent ensemble un lieu de communication. Ce texte m’apparaît être un coup de force, si bien qu’il vectorise ma lecture des autres nouvelles du recueil. La transition se fait dans le temps, dans « C’est pour la vie », au gré d’une trajectoire professionnelle, alors que la narratrice voit son copain s’embourgeoiser, troquer le t-shirt pour la chemise, le percolateur pour la cafetière espresso. Or, cette narratrice ne suit pas elle-même cette évolution, ou plutôt elle la suit à son corps défendant. En témoignent les boîtes qu’elle ne défera pas après le déménagement du couple de leur petit taudis sympathique, signifiant la liberté et une vie désinvolte, dans un condo sans âme, une boîte proprette de nouveau riche où vont mourir les rêves. Dans « Au moins c’est quelque chose », nous rencontrons la même tension transitionnelle, alors qu’un narrateur s’accroche à ses idéaux de jeunesse : une vie de ski, de plein air, quand bien même elle le confine à un salaire de misère et à une position sociale précaire. Cette vie impossible, bien sûr, ne peut que voler en éclats.
Je pourrais ainsi aborder chaque nouvelle pour en relever le pivot social : tantôt entre les générations, quand un fils notaire apprend la mort de son père, livreur de bière ; tantôt familial, quand une femme rencontre son ex-conjoint après avoir fui le foyer familial, ayant refusé de jouer la mère de substitution et plutôt choisi une vie de liberté (encore une fois), déchargée du poids normé et normatif de l’existence. Cette même nouvelle, « Lou désormais », donne par ailleurs à voir une particularité formelle de l’écriture de Rémi-Julien Savard. La jeune femme relate deux événements n’ayant rien à voir l’un avec l’autre, mais que le texte présente ensemble, sans les relier, se refusant à établir entre eux une fausse causalité. Un accident de voiture, d’abord, qui pourrait être mortel, et que Lou voit survenir depuis la tour de bureau où elle travaille, alors que se mettent à grenouiller, dans l’excitation de l’horreur, ses collègues rivés aux fenêtres. Puis, un rendez-vous avec celui qu’elle a fui, jusqu’à changer de nom, qui la rencontre dans un bar qui vient de changer de nom lui aussi. Les deux identités nouvelles, de hippie à guindé pour le bar, de traditionnel à libre et moderne pour la narratrice, montrent une parenté dans la transition, qui pour le coup a un caractère imminemment social. En fait, l’accident et le rendez-vous coexistent dans le texte, comme s’il y avait deux nouvelles dans une seule, et je ne peux m’empêcher de lire dans le désastre de la conversation entre l’ex-conjoint qui ne veut rien entendre et la narratrice qui peine à parler, non pas un accident de voiture, mais la marque de la violence potentielle des mutations sociales.
J’aime à penser que, dans Souffler un peu, les voitures, les dix-huit roues, les souffleuses, les sea-doo, les skis saturent le texte pour raconter la difficulté de ces transitions, qui sont parfois impossibles et forcent au sur-place de manière pour le moins dérangeante. Raymond Carver, le grand nouvelliste américain, et c’est presque une banalité de le souligner, apparaît comme horizon de nouvelle en nouvelle dans l’écriture de Rémi-Julien Savard. Mais l’Amérique de Savard se trouve à un tournant; nous sommes – je vais l’affirmer comme ça en terminant, vous me croirez sur parole – à une grande époque de transition, et en même temps, à une époque qui ne sait pas comment effectuer cette transition. On bouge et on fait de l’air, avec au bout du compte, sur les bras, des amas de tôles. Ce mouvement antithétique est présenté avec une virtuosité très rare en littérature québécoise et, s’il n’était pas un collègue à XYZ, je dirais sans hésiter que Rémi-Julien Savard a produit là un chef-d’œuvre de la nouvelle, qui atteint le « grand réalisme », ce qui est beaucoup quand on œuvre dans le « petit genre » de la nouvelle.