Écrire la main verte
Hélène Laforest, Nous renaîtrons peut-être, Montréal, Tête première, 2024, 336 p.
Si les questions environnementales ont innervé toute la littérature québécoise dans les dernières années, la nouvelle apparaît comme un véhicule particulièrement prisé pour approcher ces thématiques[1]. Par sa concision poétique et son penchant pédagogique, la forme brève participe en effet à inventer de nouveaux imaginaires du vivant, de l’habiter et de la catastrophe en réinvestissant les discours, les savoirs et les affects écologiques depuis le domaine fictionnel. C’est une telle expérience de lecture que propose le recueil Nous renaîtrons peut-être de Hélène Laforest. Après un premier roman[2] sur les illusions mortifères de la croissance moderne, où elle imaginait une revanche de la nature face aux excès d’un charpentier-menuisier, Laforest nous offre ici une ode au végétal, à la maison et à la féminité à travers sept nouvelles de format long, variant en 30 et 60 pages. Aussi denses que des forêts luxuriantes, ces histoires ne sont pas réductibles à une seule ligne narrative; chacune débouche sur un monde, vivant, mystérieux, peuplé d’êtres et de puissances inexplicables, où s’estompent les frontières entre l’humain et le végétal, tout comme entre la vie et la mort. Ce sont des femmes de tout âge qui se confrontent aux possibilités et aux contraintes du vivant, pour le meilleur et pour le pire. Venue écrire dans la maison de campagne d’une Polonaise, une apprentie scénariste s’y retrouve cloisonnée en raison d’une végétation mangeuse de mots (« La maison aux lettres »). Une militante végane, souhaitant ne plus consommer d’êtres vivants, devient cobaye pour une technologie expérimentale : un tatouage de chlorophylle lui permet de se nourrir uniquement par les rayons du soleil (« Mille-feuille »). Le groupe « Sœurs de douleurs », censé aider les femmes aux prises avec des douleurs chroniques, attire des clientes dans une machinerie infernale en les poussant à mourir et à renaître sous une apparence embellie, telle une fleur au printemps (« Fleur de mars »).
Des puissances végétales
Le végétal dans Nous renaîtrons peut-être incarne un personnage à part entière. Bien que la plupart des nouvelles s’ouvrent sur un registre réaliste, la nature introduit rapidement des phénomènes fantastiques qui font dérailler le récit. Dans « Les plantes d’intérieur n’existent pas », Laure reçoit des services de soins à domicile. Inapte et déprimée, parfois maltraitée par les infirmières, la vieille dame n’a plus que ses plantes pour se réconforter dans sa solitude. C’est alors que d’étranges piqûres reçues dans son sommeil l’entraînent dans une métamorphose : elle se réveille revigorée, retrouve peu à peu ses capacités physiques jusqu’à se transformer en plante. Ce « devenir-végétal », marqué par une sensibilité écoféministe, est central dans le recueil, où femmes et plantes sont reliées par une espèce de lien surnaturel. Cette attention au relationnel se répercute également sur le plan poétique : de la poupée Maminka à sa créatrice qui en emprunte le prénom, de la maison aux lettres à la maison de campagne envahies toutes deux par la végétation, des phénomènes de foisonnement végétal aux éclairs de créativité des personnages, les récits multiplient les figures analogiques, les rapports métonymiques et les motifs de transformation.
Pour autant, l’approche « poétique » du végétal ne fait pas obstacle au traitement de questions sociopolitiques sur la vie moderne. L’autrice s’efforce plutôt de montrer comment, dans le contexte de la catastrophe climatique, les forces de la nature et de l’industrie s’affrontent. Or, tandis que les premières sont normalement dominées par les secondes, la fiction permet ici d’allégoriser leur révolte. Ainsi de la maison de la défunte mairesse d’Estimée-la-Grande, disputée par des promoteurs immobiliers et la famille héritière, qui se met elle-même à résister aux excavatrices : tapissée d’herbes folles et de champignons, ensevelie d’un acier brûlant, la maison devient entièrement inhabitable. Cet exemple montre bien comment les ressources de l’imaginaire profitent ici à l’affranchissement – symbolique et narratif – de la matière face à la mainmise capitaliste qu’elle subit dans le réel. En se libérant des lois de la physique et du réalisme, les puissances végétales prennent aussi bien le pas sur les lois du marché et de la civilisation. Pourtant, malgré une volonté évidente de « rendre justice » à une nature maltraitée, Laforest ne tombe pas dans un naturalisme romantique et moralisateur. Tantôt cette nature fabuleuse se porte à la rescousse de vieilles femmes vulnérables, tantôt elle mène une mère célibataire à sa perte (« Gîte Bel-Espoir »), tantôt encore elle garde captive l’âme d’une jeune femme dans un ouvrage religieux (« La persévérance »).
En explorant des thèmes aussi variés que la mort, le viol, la parentalité et le véganisme, Nous renaîtrons peut-être trouve sa spécificité dans la manière dont ses nouvelles rattachent les quêtes de ses personnages à une dimension fondamentalement matérielle et relationnelle. La sensibilité écoféministe de Laforest et son expertise littéraire, acquise à la fois par la pratique et au fil d’études universitaires, contribuent à la qualité de sa prose. Celle-ci réussit à donner une consistance singulière à une pluralité de voix et de points de vue féminins, tout en imaginant des formes de vie autres, mi-végétales, mi-humaines. On se laisse ainsi porter au jeu des chimères, on prend plaisir à l’étrange, puis on ressort de notre lecture avec quelques connaissances botaniques en plus.
[1] Julien Defraeye, « La nouvelle québécoise : forme privilégiée de la littérature à vocation environnementale », Études littéraires, vol. XLVIII, no 3, 2019, p. 67-78. https://doi.org/10.7202/1061860ar.
[2] Hélène Laforest, Bois dormant, Montréal, Prolepse, 2019, 168 p.