Renversements anthropomorphiques
Collectif présenté par Gilles Pellerin, Animalités, Longueuil, L’instant même, 2025.
Du minuscule insecte nommé poisson d’argent au cheval en passant par les chiens, les chats, les écureuils, les papillons, les cochons et j’en passe, Animalités propose un florilège de textes où se côtoient diverses formes d’êtres vivants – y compris des humains. Dans mon dernier livre, La forme d’une ville, le cœur d’une littérature qui porte sur la littérature québécoise contemporaine, un chapitre est consacré aux animaux en ville. Je le commence en disant qu’il y en a peu et je termine en affirmant qu’il y en a finalement plus que je ne le croyais dans un premier temps. Ce livre le démontre : les animaux existent bel et bien dans la fiction – et dans la nouvelle – québécoise récente.
Premier d’une série d’anthologies thématiques par L’instant même (une bonne idée), Animalités regroupe des textes publiés dans des recueils parus chez l’éditeur entre 1987 et 2019. La préface de Gilles Pellerin, bien que brève, ne manque pas d’intérêt, à la fois vive et dynamique. Elle rappelle d’une part l’explosion du genre de la nouvelle au cours des dernières décennies au Québec et d’autre part les raisons de l’intérêt du thème de l’animal. Pellerin rappelle d’ailleurs avec justesse que « animal » et « anima » (à la fois le souffle vital et l’âme en latin) ont la même source étymologique.
La table des matières est divisée en trois parties aux titre suggestifs dans ce contexte : « Écailles », « Mélanges », « Poils ». Le recueil s’ouvre avec un de ses meilleurs textes, « Conrad » de Jean-Paul Beaumier, sur la fascination progressive d’un homme pour le poisson d’argent. Lui et sa compagne ont fait venir un exterminateur pour se débarrasser d’une invasion, mais le narrateur en conserve un spécimen qu’il place dans un bocal et nomme Conrad. On pourrait croire à un certain moment que nous nous trouvons devant une version revue et corrigée de « Axolotl » de Julio Cortázar, mais la nouvelle prend une autre tangente, alors que le narrateur croit comiquement que sa compagne nuit à la santé de l’insecte alors que c’est exactement le contraire qui est en train de se produire.
Si je mets cette nouvelle en exergue, il est difficile pourtant de souligner avec force la valeur supérieure de certains textes sur d’autres. S’il arrive souvent qu’un recueil de nouvelles, malgré toutes ses qualités, soit un peu inégal, avec cette anthologie nous avons plutôt droit à un best of! Du magnifique texte de Nicolas Dickner qui, comme toujours, use intelligemment des savoirs (vrais et faux) pour proposer un texte sur l’art, la vie et la mort à travers les papillons, à celui délicieusement morbide de Sylvie Gendron (une révélation pour moi), les auteurs et les autrices se servent du motif de l’animal pour ancrer leur texte. Ainsi, David Bélanger surprend en s’intéressant à l’intelligence supérieure des écureuils, une intelligence agressive, alors que Louise Cotnoir fait plutôt entendre celle plus douce des chiens, à travers leur mémoire et les images qui surgissent dans leur esprit. Dans un texte brillamment amené, Louis Jolicœur crée une atmosphère lourde et mystérieuse jusqu’à la fin au moment où le narrateur comprend qu’un cheval est mort lors du célèbre Palio, la course de chevaux semestrielle, à Sienne.
Chaque texte rappelle, à sa manière, que l’animal reste toujours, pour nous humains, l’autre par excellence.