Se vouer aux esprits qui nous entourent
Mariana Enriquez, Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet, Québec, Alto, 2025, 276 p.
Sur son répondeur téléphonique, une femme reçoit des messages laissés par une voix inconnue, appartenant à une personne qui ne semble plus être en vie depuis longtemps. Des enfants jouent à se cacher dans des réfrigérateurs abandonnés sur un terrain vague et, devenus adultes, sont hantés par la présence de celui qui est resté prisonnier dans l’un des appareils. Une femme cherche à secourir et à apaiser des esprits qui rendent visite à ses voisins. Une adolescente couche avec des fantômes et réussit à rejoindre une communauté où l’on accepte sa vie érotique… Les personnages de Mariana Enriquez, vivants ou spectraux, sont toujours en voyage, en fuite ou à la recherche d’une nouvelle réalité, en voiture entre deux villes, ou à pied dans des paysages ravagés par des déséquilibres climatiques.
Le livre Un lieu ensoleillé pour personnes sombres est composé de douze longues nouvelles jouant entre l’horreur et le fantastique, et résonnant avec les univers de Katherine Mansfield, Julio Cortázar et Shirley Jackson. Enriquez a obtenu un succès international avec le roman Notre part de nuit (Alto, 2023), mais elle avait déjà une longue carrière littéraire, déployée dans l’écriture de nouvelles, romans et non-fictions. Ce recueil est le troisième traduit en français des cinq qu’elle a publiés en espagnol. Dans un monde magique et légèrement dystopique, Enriquez met en scène des personnages inquiets ayant à interagir avec des fantômes rencontrés par hasard ou bien d’êtres chers décédés et apportant dans leur vie des changements inattendus. Dans la nouvelle donnant son titre au recueil, on suit le voyage d’une journaliste depuis Buenos Aires jusqu’à Los Angeles, où elle a déjà vécu dans le passé. Elle parcourt la ville, accompagnée par le souvenir obsessionnel de Dizz, son amant mort, et traverse des quartiers transformés en ghettos dangereux. Elle est à Los Angeles pour écrire un article sur des célébrations se déroulant sur le toit de l’hôtel Cecil, en hommage à Elisa Lam, jeune femme retrouvée mystérieusement noyée dans le réservoir d’eau de cet établissement. Dans un lieu toujours ensoleillé, représentant Los Angeles mais aussi la terrasse en haut de l’hôtel, les célébrant·e·s, en attente d’un signe depuis l’au-delà, croient qu’Elisa vit toujours dans le réservoir et qu’elle pourra exaucer leurs vœux. Cette histoire résume bien l’univers littéraire d’Enriquez et la relation qu’elle instaure entre le monde des vivant·e·s et le monde des mort·e·s.
Enriquez possède un style hypnotique, nourri de descriptions détaillées qui captent le lectorat, lequel ne peut plus lâcher ce riche imaginaire plein d’une concaténation d’événements imprévisibles. Ce recueil soulève aussi une réflexion écologique et humaniste sur un monde en ruine, qui se désagrège et où des personnages perdus, démunis, se tournent vers les esprits, les questionnant avec espoir.