Corps à corps traumatiques
Pier Courville, Elles, Montréal, Éditions Hamac, 2024, 176 p.
Après avoir abordé le parcours éprouvant des parents d’enfants prématurés dans un récit inspiré de son expérience personnelle intitulé Petits géants (2020), Pier Courville publie un recueil de nouvelles qui explore cette fois la difficulté d’habiter son corps de femme dans un monde où l’agression, sous toutes ses formes, est monnaie courante. Le titre de chaque nouvelle d’Elles renvoie à la partie de l’anatomie féminine qui subit la violence dans le texte : le sein, la fesse, les organes génitaux; mais aussi d’autres, moins associées à la sexualité, comme le visage, le dos, le bras, les cheveux. Courville crée ainsi un effet de cadrage amplifiant l’objectivation, mais aussi l’impression de fragmentation du corps féminin. Ce corps désarticulé, dont les morceaux sont ainsi éparpillés au fil des textes soulignant la grande violence du propos, semble appartenir à toutes et à personne en même temps. De façon plus subtile, le recueil attire également l’attention de son lectorat sur la main – dans la vaste majorité des cas et sans surprise aucune, la main d’un homme – celle qui empoigne, touche, force, retient, effleure, blesse. Dans les nouvelles se joue alors une série de corps à corps dont les répercussions sont immenses pour les protagonistes féminines. Courville montre avec finesse qu’un événement en apparence mineur peut faire dévier de sa trajectoire de toute une vie. Bien qu’aucune d’entre elles ne soit nommée, on comprend en effet, grâce à de menus indices laissés çà et là dans les textes, que certaines femmes reviennent de nouvelle en nouvelle, mais leur histoire pourrait très bien être celle d’une autre, ou alors ressembler fortement à celle d’une autre, tant ces violences sont inscrites dans la quotidienneté.
Les brèves nouvelles du recueil de Courville intéressent moins individuellement – aucune de celles-ci ne ressort véritablement du lot, ni en regard de l’histoire qui y est racontée ni sur le plan stylistique – que pour le tout qu’elles forment. L’accumulation et la répétition des événements de violences sexuelles relatés, qui vont de la micro-agression, au harcèlement de rue; de la tenue de propos troublants ou dérangeants jusqu’aux attouchements, aux violences gynécologiques et au viol, crée un sentiment de saturation chez le lecteur ou la lectrice, effet qui, loin d’être un défaut, vise à rendre compte de la réalité de la vaste majorité des femmes et des filles d’aujourd’hui. L’écriture dépouillée de tout artifice de l’autrice, qui emploie souvent un ton familier, rejoue sur le plan formel la triste banalité des gestes à caractère sexuel que subissent les personnages féminins des récits. Le recueil, qui s’inscrit dans la droite lignée du mouvement #metoo, l’illustre mais aussi le dénonce avec justesse : le simple fait d’être femme, d’exister dans l’espace public et dans la sphère privée en tant que femme, est un risque. Aucune d’entre nous n’en sort indemne.