Préférer l’imaginaire au réel

Diane Gravel, Aux absents les os, Montréal, Les Éditions Sémaphore, 2024, 84 p.

            L’agonie d’une mère trop forte constitue l’ancrage de l’enquête menée dans ce recueil. Au fil des nouvelles, l’autrice remonte méthodiquement l’arbre généalogique d’une famille dont chacun des membres porte ses peines et son lot de ressentiment. Ce point de départ, peut-être convenu, rappelle certes quels romans connus, tels Le nœud de vipères de François Mauriac ou de Tandis que j’agonie de William Faulkner. Les regards croisés des membres d’une famille conflictuelle évoquent aussi Laura Laur de Suzanne Jabob. Cependant, Diane Gravel procède autrement en confiant la focalisation de la majeure partie du recueil à la plus jeune des filles de Madeleine.

            Avant-dernière enfant de cette famille désunie, Laure entame ses investigations plus d’une vingtaine d’années après le décès de sa mère, comme si ce délai s’avérait nécessaire pour établir une distance entre celle qu’elle est devenue et les souvenirs dont elle est dépositaire. Le « je » qui revient périodiquement lui appartient et ses réminiscences ont valeur de témoignage. On le devine, des échos de violence et d’abus résonnent encore. Dépression et suicide ont aussi ponctué ces existences. Ainsi, chacun des portraits expose une sorte de fatalisme qui caractérise les drames successifs que subit cette famille. Observer à distance ses frères et sœurs, ses oncles et tantes, ses parents et grands-parents permet à Laure de recomposer son identité. La figure de son double, « entêtée à poursuivre un rêve » (83), l’autorise à faire le deuil de sa famille.

            Dans sa simplicité, l’écriture sert bien le projet. Qui plus est, même si les titres des nouvelles en épuisent peut-être les valences (« Hostile » ou « Osmose » détonnent ainsi dans une liste qui débute par « L’os à souhait », pour se conclure par « Fragment d’os »), le beau titre du recueil exprime bien l’idée qui s’y développe, à savoir que la mère semble avoir voulu ne rien laisser à celles et à ceux qui lui survivent. Comme on gratte un os, Laure ouvre chacune des portes qui dissimulent les secrets familiaux. À terme, elle tient le pari de dépouiller la mémoire maternelle de sa colère, « de ses désillusions, de son désarroi, de sa solitude » (84), et se convainc qu’une réconciliation longtemps souhaitée demeure possible, au moins par le biais de la fiction.

Georges Desmeules

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