J’ai demandé à la lune

Nadia Murray, De la neige rouge, Longueuil, L’instant même, 2025, 114 p.

            Après s’être intéressée à l’univers de la chanson dans Jean Leloup. Le principe de la mygale (2020), Nadia Murray passe de l’essai à la nouvelle avec De la neige rouge. Dans ce premier recueil, l’autrice s’inspire du folklore et l’imaginaire de la région de Charlevoix, d’où elle est originaire. Elle reste néanmoins fidèle à ses premiers amours, puisque les nouvelles sont accompagnées de leur propre trame sonore. Des paroles de chanson, cachées ici et là dans la prose, ainsi qu’une liste de titres francophones à la fin du recueil, ajoutent une musicalité intéressante à l’œuvre et bercent notre lecture.

            Le recueil  s’ouvre sur une ode à l’enfance empreinte de nostalgie dans les souvenirs de Nadine, la  narratrice de toutes les nouvelles. Seulement, Nadine a une enfant qui vit en elle, Isa, avec laquelle elle dialogue . Le dédoublement de la voix narrative, tantôt enfant, tantôt adulte, accompagne ainsi la relation d’un quotidien régi par les mystères de la région et les secrets que renferment les longs hivers. Dans la première nouvelle, « Microsillon », Nadine se remémore les lieux, depuis disparus, de son enfance à Clermont. La seconde nouvelle, « Astroblème », agit habilement comme un entracte dans le court recueil en effectuant une coupure nette entre l’âge de l’imagination et l’âge de la raison. Murray y propose une réécriture des légendes de sa région charlevoisienne ; un projet plutôt ambitieux pour être contenu en l’espace d’un seul texte, mais qui fonctionne pour le mieux.  Sous la plume de l’autrice, l’érosion des montagnes suit les différentes phases de la lune, comme le font les marées. Ainsi seraient apparus les hauts sommets de l’arrière-pays et la côte sans fin des Éboulements. Dans ce récit modernisé, Alexis le Trotteur, figure célèbre du folklore de la région, n’est aussi plus le brave coureur des récits de Serge Gauthier, mais plutôt un chasseur d’étoiles dont la vieille voiture, une Saturne bleu nuit, peine à survivre aux côtes de la route 138. Les personnages mythologiques de Murray sont décalés. Ils sont le fruit de la rencontre entre culture populaire et folklore, mais c’est justement dans ce décalage que réside l’humour d’« Astroblème ».

            Alors que les deux premières nouvelles nous plongent dans des imaginaires folkloriques imagés, celui de l’enfance et celui des astres, la réalité du quotidien nous rattrape dans les trois nouvelles qui suivent, dont le ton est parfois hautement ironique, parfois romantique. « Filiation » met en scène la genèse d’un conflit qui démarre en assemblée syndicale dans le cégep où Nadine enseigne. « Persillade » et « Conditionnel » relatent, pour leur part, les démêlés qui en résultent et les dédales de l’administration syndicale, mais aussi la rencontre de Fred et les débuts hasardeux d’une relation amoureuse. La poésie de la prose, qui affleurait de manière marquée dans les deux premiers textes, s’étiole quelque peu dans les histoires de syndicalisme et d’amours éphémères, où la fiction semble davantage reléguée au second plan. Les odeurs de chalet en bois, d’air frais et de neige ne cessent cependant de nous transporter dans les paysages charlevoisiens, là où les montagnes communiquent avec le ciel.

 

Geneviève Côté-Picard

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