Tout en sourdine
Gilles Archambault, Puis je serai seul, Montréal, Éditions du Boréal, 2026, 120 p.
La couleur, le climat général qui émanent des récits et des nouvelles regroupés dans Puis je serai seul, titre emprunté à Beckett, évoquent davantage l’univers du peintre américain Edward Hopper. Les personnages mis en scène par Gilles Archambault sont le plus souvent seuls, même, voire surtout, lorsqu’ils sont en compagnie des autres comme dans le tableau le plus célèbre de Hopper, Nighthawks, qui représente quelques clients esseulés au comptoir d’un dinner au beau milieu de la nuit. Le texte « En face » en est un très bon exemple. Le narrateur, ici Gilles Archambault lui-même, puisqu’il s’agit d’un récit autoréférentiel, est attablé devant sa fenêtre à l’heure du repas. Il observe, sans insistance, ses voisins situés au même palier, mais dans l’immeuble d’en face. Archambault n’a nulle intention de les épier, il prend seulement conscience de leur présence, de leur évanescente réalité, comme de la sienne à leurs yeux. Dans le texte d’ouverture, fort justement intitulé « État de la situation », Gilles Archambault fait sien le constat de Jules Renard : « J’aime la solitude même quand je suis seul. » (15)
Nulle surprise n’attend ici les lecteurs de Gilles Archambault. Le ton, le regard attentionné aux petits détails de la vie quotidienne nous ramènent aussitôt dans un univers connu dont les contours nous sont devenus familiers. Si la perspective de la mort y est omniprésente, ce qu’évoque sans détour le titre du recueil, ni l’apitoiement sur soi pas plus que la causticité ne font pas partie du discours d’Archambault, bien au contraire. Les journées s’écoulent en évitant les ennuis et les tracas, telles les chutes qui peuvent survenir au sortir de la douche ; l’écrivain se remémorant souvenirs de jeunesse et professionnels ou échangeant avec sa conjointe, décédée il y a bientôt quinze ans, s’étonnant d’être encore là, vivant, de continuer à écrire, d’avoir des lecteurs.
Gilles Archambault avoue, évoquant au passage un ami, ne plus avoir « l’âge du roman » (21). Le recueil donne en effet davantage dans l’art de l’esquisse plus qu’il ne développe et analyse des situations, des sentiments, des personnages. L’auteur laisse aux autres le soin de déployer de grandes figures romanesques et, à cet égard, la nouvelle épouse bien sa démarche. Brefs, ses textes se démarquent par leur efficacité narrative et leur richesse lexicale. Les personnages qu’il met en scène ne s’attardent pas. Ils n’en sont pas moins attachants. Certains continuent de nous habiter, sans doute en raison de ce qu’ils sont parvenus à éveiller en nous, cette vulnérabilité qui cause autant notre malheur que notre conscience de ces petits moments de bonheur qu’Archambault lui-même ne renie pas.
L’intérêt particulier du recueil réside dans la juxtaposition des récits et des nouvelles qui s’y trouvent, au nombre d’une quinzaine dans les deux cas. Plusieurs textes se font écho et enrichissent de ce fait notre lecture, ainsi que notre compréhension du mode d’écriture de Gilles Archambault et de sa manière d’appréhender la réalité par le biais de la fiction ou du récit. Les mêmes thèmes, les mêmes préoccupations s’y retrouvent avec des effets miroir : la solitude, la mort, le désenchantement, les relations filiales, parentales et amoureuses. Bien sûr, l’écriture, qui allait donner sinon un sens à la vie de l’écrivain, au moins une assise, est au cœur de ses réflexions. Camus le fascine, comme il nous le rappelle dans le texte d’ouverture : « J’allais un peu plus tard trouver dans le mythe de Sisyphe une explication de la vie qui me convenait. » (13) Chez Archambault, le doute a néanmoins toujours préséance sur les certitudes ; peut-être l’emporte sur assurément. « Il n’y a pas à en douter, écrit-il, l’écriture n’a fait qu’amplifier le doute en moi. » (40)
Doit-on pour autant considérer Gilles Archambault comme l’auteur de la désespérance ? Non, puisque ce n’est pas tant d’espoir ou de désespoir dont il est ici question, mais de condition humaine, de la recherche de sens que nous souhaitons donner à nos vies. À sa façon, musicale et tout en sourdine, Gilles Archambault nous livre ses partitions qui, juxtaposées l’une à l’autre, quoiqu’en pense et dit le principal intéressé, forme une œuvre tout aussi singulière qu’émouvante en ce qu’elle évoque la fragilité de toute existence.