Justes gestes

Cassie Bérard (dir.), Mettre une chandelle là-dessus, Montréal, L’instant même, coll. « Exploratoire », 2025, 216 p.

            Quelle vérité pour la création littéraire lorsqu’elle aborde le drame ou le crime vécu? Doit-elle opérer comme une méthode compensatoire face aux failles du système juridique ou plutôt se soustraire aux principes de la justice? Que peut enfin la littérature pour nos blessures individuelles ou collectives? À travers neuf enquêtes littéraires et un texte d’introduction, le collectif Mettre une chandelle là-dessus explore les notions de justice et de justesse en littérature. Les récits se confrontent à autant de cas — faits divers, drames vécus, événements médiatisés — où la violence fait sentence et plonge les individus dans une perte partagée : une arme mise à disposition d’une personnalité imprévisible, un accident d’autobus frappant une garderie de Sainte-Rose, l’assassinat de la militante écologiste Berta Cáceres au Honduras. L’écriture se présente ici comme une voie d’appréhension d’un réel douloureux et traumatique, tantôt documenté, tantôt oublié, devant lequel l’auteur·rice doit s’interroger sur sa propre responsabilité. À la croisée de la fiction, du récit et du documentaire, les textes sont chacun précédés d’une mise en contexte qui contribue à retisser le cours des événements, tout en réfléchissant aux ressources de la méthode littéraire. Étudier, éprouver, récolter, imaginer, honorer… Les démarches mises en œuvre dans ce recueil placent l’écrivain·e dans une posture d’enquêteur·euse, qui consiste à la fois à s’informer, à se situer et à donner la parole pour dire l’expérience vécue[1].

Transformer l’informe

          Lorsque la littérature entre dans le domaine judiciaire, elle ne le fait pas avec les mêmes moyens que le droit, la sociologie ou le journalisme. C’est à partir de sa connaissance fine de l’imaginaire, du récit et du langage qu’elle peut espérer apporter un éclairage spécifique aux drames vécus, en offrant des représentations alternatives aux discours officiels. Cela ne signifie pas d’ignorer les faits ou les documents, mais d’en faire au contraire des indices à lire depuis un prisme littéraire. Comme le souligne l’avertissement au début du livre : « [Les textes] sont basés sur des événements réels, mais ces événements ont été transformés. » (p. 5) Régime inhérent à la littérature, mais qui la déborde également, la fabulation est la ressource première de la subjectivité enquêtrice, en ce qu’elle permet tout à la fois de raconter divers espaces-temps, d’exprimer le non-dit, d’imaginer le possible et d’interpréter l’expérience en s’y engageant subjectivement.

          Différente des autres qui suivent, la première enquête, intitulée « Un cristal sourd », nous fait basculer dans le régime fabulatoire du recueil, où réel et fiction se nourrissent dans un même geste de composition. Berte Séguin y parle de Joseph Fréchette, un écrivain québécois qui aurait disparu à la fin des années 1980, en ne laissant aucune trace de son œuvre. On plonge ainsi dans l’univers de ce mystérieux auteur, passionné pour l’invisible. Mais plus l’auteurice tente de se saisir de son existence, plus celle-ci se dérobe à nous, incombant au texte ses seules conditions de présence… Empreint de perspicacité et d’humour, ce texte affiche un total parti pris pour la fiction, tout en la questionnant dans son rôle éthique. Séguin affirme : « Pour moi le politique est donc d’abord esthétique parce qu’admettre que nous vivons dans une fiction, ce n’est pas encore assez : il nous reste à l’interpréter, à en faire sens, à s’y raccrocher en assertant sa réalité. La question éthique est là : dans ce qui anime et motive la lecture du récit qui nous entoure et qui, par extension, valide et admet que le réel est le réel. » (p. 18)

          Partant du principe que toute expérience vécue est en elle-même fabulée, interprétée et imbibée des sucs de la mémoire, le recueil propose une approche au carrefour du documentaire et du littéraire. Les trames, si elles sont orientées par le factuel et le véridique, ont aussi recours à la fiction, à la spéculation et à la poésie pour « transformer l’informe » (p. 134). Il ne s’agit donc pas de pécher par excès de style ou de fictionnalisation, mais de s’équiper des ressources de la littérature afin de redonner corps au trouble, au doute et à l’indicible lorsque le réel fait trou.

Une éthique littéraire

          Les textes sont issus d’un séminaire de création littéraire de cycles supérieurs, dirigé par Cassie Bérard à l’UQAM. Cette perspective de « recherche-création » transparaît dans le recueil, notamment par les textes d’accompagnement qui donnent une dimension réflexive aux enquêtes. Non seulement une bibliothèque théorique s’y dessine au fil des références mobilisées (Françoise Lavocat, Marie-Jeanne Zenetti, Ivan Jablonka), mais les auteur·rices s’attachent également à soulever des interrogations éthiques et méthodologiques sur leurs propres démarches.

          Bérard explique en introduction que l’objectif du collectif vise à ériger « la justesse en force majeure de la littérature » (p. 11). Si la justice est l’idéal moral d’équité au nom duquel procèdent les institutions juridiques, la justesse est un principe tout autre, qui relèverait de « l’exactitude de l’authenticité, de la subjectivité et d’une modestie » (p. 11). La justesse ne peut donc être définie qu’en situation, dans l’investissement du soi face à l’autre auquel on tend l’oreille. Selon qu’on souhaite comprendre un événement, prêter une voix ou rendre hommage, la posture de l’enquêteur·rice sera en effet infléchie par ses intentions. Ainsi, les textes d’accompagnement exercent une fonction déontologique, permettant aux auteur·rice·s de présenter leurs démarches, d’opérer des mises en garde et, dans la majorité des cas, de légitimer leur position au sein de l’histoire racontée. Délicat apparaît le rôle de l’écrivain·e dont la volonté de compréhension, de représentation, voire de réparation d’un fait sensible ne doit jamais masquer sa propre intervention dans l’enquête. Comme prévient Solange Casiez : « C’est l’expression d’un regard qui fait des choix : c’est un exercice d’exclusion de contrôle et d’ordre dans les informations recueillies. » (p. 38) Exhiber son geste, assumer sa part d’intervention, prévenir des choix effectués dans la mise en récit devient ainsi des stratégies pour se fabriquer une posture juste et ajustée à son sujet.

          Par ailleurs, la quête de justesse du recueil passe par l’exploration formelle. Chaque texte expérimente différentes modalités d’écriture selon son projet. Plusieurs s’intéressent à la vie et à la mort de personnalités publiques à travers des formes inventives, comme le fragment poétique chez Pénélope Seguin, qui travaille sur l’écrivaine Huguette Gaulin (« Méandre de mai »), le fragment archivistique dans le texte d’Audrey Grandchamp sur les quintuplés Dionne (« Émilie est plus triste que les autres »), ou encore la narration multiple dans le récit de Margaux Blair sur la chanteuse Connie Converse (« Two Tall Mountains »). Dans ce dernier, Blair relate l’histoire de la chanteuse folk à travers une succession de trames attachées à des perspectives distinctes : « Ce qu’on sait », « Ce qu’on a découvert », « Ce qu’on oublie », « Ce qu’on tait », « Ce qu’on imagine ». Par cette complémentarité de registres, juxtaposés aux paroles de chansons de Converse, le texte rompt soudainement avec le banal de la disparition de la chanteuse en 1974 afin de lui creuser un tombeau au présent.

          D’autres enquêtes portent sur des drames collectifs où le récit des événements se bute aux lacunes des sources historiques. Le texte « Cinq minutes de vol », par exemple, se penche sur l’écrasement du vol 831 survenu en avril 1964 à Sainte-Thérèse-de-Blainville, dont aucun passager n’est ressorti vivant. Juliette Chevalier y effectue une reconstruction de la tragédie en superposant « le avant, le pendant et le après » (p. 95) afin de combler les lacunes du récit habituel qu’on en retient. Même dans le cas de la fiction, l’indiciblerésiste et force l’autrice à exposer ses manœuvres au long de l’écriture : « Je ne les connais pas. Je veux leur redonner une place dans cette histoire, mais je ne sais pas encore comment les nommer. » (p. 101)

          Cette résistance de la parole guette également l’entreprise de Jade Florence-Maheux dans « Ça prend des mots », un texte sur l’affaire de Sainte-Rose où un chauffeur d’autobus a foncé sur une garderie, faisant deux mort·es et quatre blessé·es. L’intention ici était de s’intéresser non pas aux victimes ni au responsable de l’événement, mais aux répercussions du drame sur leur communauté. Empruntant sa méthode aux sciences sociales, l’autrice a tenu des entretiens avec les habitants de Sainte-Rose, récolté leurs témoignages, puis composé un texte à partir de la retranscription audio des voix d’enquêté·es. Elle propose une légende de signes pour traduire les « silences » et l’« impossibilité de dire » qui traversent leurs témoignages. En accordant une primauté à la vie plutôt qu’à la mort et en rassemblant différents points de vue sur cette sombre histoire, le texte donne lieu à de surprenantes réflexions sur la résilience et ses limites.

Puissance agile

Si je suis sensible aux approches documentaires en littérature, j’ai été particulièrement saisie par l’agilité et la puissance de Mettre une chandelle là-dessus qui fait exactement ce qu’il annonce : lever des chandelles, éclairer l’autre avec modestie, cautériser des plaies, tout en se gardant d’idéaliser les pouvoirs de l’écriture face à la violence du réel, qu’elle soit arbitraire ou politique. Alors que l’exercice de la justice est aujourd’hui mis en danger par les pouvoirs autoritaires de l’Occident, la littérature peut encore tenter de rendre justice aux vies écorchées, aux voix assourdies et aux versions mineures de l’histoire. Par-delà le récit d’enquête et la fiction documentaire, ce livre se distingue par une poétique de la relation, dont les deux derniers textes apparaissent exemplaires. Que ce soit sa propre histoire familiale que Barbara Lepeltier relie à l’histoire d’un féminicide (« Les ronces ») ou une rencontre politique que Lilian Vianey Torres Merino met en scène dans un contexte de lutte écologique et indigène (« Berta : à la défense de la vie en quatre mouvements ! »), ce genre de gestes de réappropriation est porteur de la capacité éthique et politique de la littérature contemporaine à faire résistance et à se mouvoir pour ce qui compte.


[1] Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête. Portraits de l’écrivain contemporain en enquêteur, Paris, Corti, coll. « Les Essais », 2019.

Ketzali Yulmuk-Bra

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